«Pleures-tu beaucoup ?», «Comment va la vie en ce moment ?», «Avez-vous parlé à votre ex dans les dernières 24 heures ?»
Non, ces questions ne sont pas tirées d’un entretien psychologique, mais d’une survey – l’équivalent moderne des sondages, version familière, et teintées d’airs de chaîne de l’amitié. Les surveys pullulent sur internet, & même si il n’y est pas inclus qu’un malheur terrible nous arrivera si l’on y répond pas, on ne peut s’empêcher d’y jeter un œil – & parfois d’y répondre.
Pourquoi les surveys sont-elles si populaires ?
Les surveys (« enquêtes ») poussent à la confidence – honnêteté, besoin de se confesser ? Pas seulement. Certaines questions font office de vrai baromètre social (« Quelle est la plus jolie chose que tu possèdes, en dehors de votre voiture ? »), quitte à frôler la superficialité. Et on éprouve une certaine fierté quand on réalise qu’on a un meilleur emploi que celui qui a posté le questionnaire en premier lieu.
L’ambition y est aussi mesurée («Est-tu un leader ?»), surtout dans celles provenant des Etats-Unis, où le sens du succès et de la réussite fait partie intégrante du quotidien.
Les relations amoureuses & la vie sociale sont les thèmes récurrents des surveys. «Qu’as-tu fait pour la dernière St-Valentin ?», «Combien d’e-mails reçois-tu chaque jour?»… En gros : êtes-vous aimés ? Préoccupation majoritaire des adolescents, public par & pour lequel la plupart des surveys sont crées (omniprésence du «tu» & des questions liées à l’école et aux parents), le besoin d’être populaire transpire dans les surveys, & chacun peut se vanter d’avoir une vie sociale bien remplie en répondant aux questions du type « Quelle est ton club préféré ?», «Quand as-tu été ivre pour la dernière fois ?», «Déjà fumé de l’herbe ?»… Autant de signes de rebellion que de coolness pour gamins en manque de reconnaissance.
Les surveys sont également un moyen de dédramatiser les tabous de notre société : drogues («As-tu jamais fait une overdose ?»), sexe («As-tu déjà couché avec une personne du même sexe?») – fantasmes que peu oserait aborder en public. La mort, elle, est approchée de façon plus avenante : «Connais-tu quelqu’un ayant le cancer ?», «Préférerais-tu mourir d’une OD ou d’empoisonnement ?» : on banalise la chose pour la rendre moins effrayante.
Les surveys sont comme un journal intime qu’on aurait omis de cacher, exprès, de façon à ce que les autres s’intéressent à nous. On ne peut être accusé d’exhibitionnisme gratuit : après tout, on n’a pas inventé ce questionnaire, ni écrit ses choses sur notre blog – on répond juste à des questions. Innocentes ? Pas forcément…
Filippa Kies

